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22 janvier 2025 - Autres actualités

Décès de Françoise Choay

La Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain se joint au concert des voix qui, au lendemain du décès de Françoise Choay, survenu le 8 janvier 2025, ont souhaité rappeler l’immense contribution de cette historienne et théoricienne de l’urbanisme et du patrimoine au savoir, à la recherche et à la pensée sur la ville et le paysage construit.

Notre collègue Thierry Paquot nous a offert ce texte commémoratif qu’il a publié dans Le Monde, ce 22 janvier; nous le republions ici avec sa permission.

La Chaire prépare pour sa part un évènement commémoratif qui permettra de discuter du legs incontournable de Françoise Choay et des suites qu’il ouvre pour la compréhension de nos environnements bâtis et pour notre capacité collective à réfléchir au sens de la ville, à l’étudier et à l’enseigner.

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Mort de Françoise Choay, théoricienne de l’architecture, du patrimoine et de la ville

Françoise Choay a vécu un siècle de « bruits et de fureurs » en prenant position dans le domaine, peu ouvert aux femmes, de l’architecture, de l’urbanisme et du patrimoine. Née le 29 mars 1925, la journaliste, critique d’architecture et d’art (dans LŒil, La Revue d’esthétique, Preuves, Critique, Urbanisme…), professeure, théoricienne, traductrice et éditrice, est morte le 8 janvier à Paris.

Ses apports sont considérables dans bien des domaines et encore trop méconnus. C’est à elle que l’on doit, notamment, la formule de « cages à lapins », employée la première fois dans France Observateur en juin 1959, pour désigner les grands ensembles. Elle aura développé en outre un certain nombre de notions structurantes, parmi lesquelles « le règne de l’urbain », la dénonciation de « l’urbanisme de branchement », le refus de la « muséification du patrimoine », la critique de la « révolution électro-télématique ». Elle était adulée par ses élèves, respectée par ses pairs et crainte par beaucoup, comme toute personne exigeante.

Françoise Choay a excellé, comme en témoignent ses ouvrages : La Règle et le modèle. Sur la théorie de l’architecture et de l’urbanisme (1980), L’Allégorie du patrimoine (1992), La Terre qui meurt (2011). Née dans une famille aisée et cultivée, protestante et juive républicaine, elle a deux tantes illustres, la journaliste et féministe Louise Weiss (1893- 1983) ainsi que la pédiatre et psychanalyste Jenny Aubry (1903-1987). Durant la guerre, Françoise rejoint sa mère dans le maquis qu’elle anime, tandis que son père, avocat, s’active à Paris contre le régime de Vichy et devient, à la Libération, préfet de l’Hérault.

Diplômée de philosophie, elle s’initie à la critique d’art et d’architecture, stimulée par Jean Prouvé. Elle est mariée à Jean Choay (1923-1993), du laboratoire du même nom (fondé par Eugène Choay en 1911, acheté par Sanofi en 1984), avec qui elle a eu deux filles. A 40 ans, elle publie en 1965 au Seuil, L’Urbanisme. Utopies et réalités, une anthologie qui deviendra, au fil des ans, un « classique » pour les praticiens. Ce livre lui ouvre les portes de l’école d’architecture de La Cambre à Bruxelles, où elle prend goût à l’enseignement. Pierre Merlin (né en 1937) l’invite à l’université expérimentale de Vincennes où il vient de créer en 1969 un Institut d’urbanisme. Ils éditeront plus tard le Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement (1988, dernière édition revue et augmentée, 2023, PUF).

Vaste culture théorique

Après sa thèse, en 1978, dirigée par André Chastel (La Règle et le modèle, Seuil, 1980), Françoise Choay participe à des colloques internationaux – elle maîtrise parfaitement l’anglais, l’allemand, l’italien –, siège dans de nombreuses institutions, accompagne de nombreux thésards… C’est une universitaire reconnue à l’échelle internationale, du Brésil à la Chine en passant par l’Italie et l’Allemagne.

Sa curiosité l’incite à partager ses découvertes, aussi œuvre-t-elle pour traduire des auteurs, à ses yeux, majeurs. Elle propose La Dimension cachée d’Edward Hall au Seuil, qui hésite avant qu’il ne devienne un succès de librairie. A la tête de la collection
« Espacement », elle publiera (1926-2024), Ildefons Cerdà (1815-1876), Christopher Alexander (1936-2022), mais aussi La Rurbanisation ou la ville éparpillée,de Gérard Bauer et Jean-Michel Roux (1977), Pas à pas. Essais sur le cheminement quotidien en milieu urbain, de Jean-François Augoyard (1979) et, hors collection, Gustavo Giovannoni. Chez d’autres éditeurs, elle fera connaître André Corboz, Melvin Webber, Alberto Magnaghi, Aloïs Riegl, Camillo Sitte, Camillo Boito… Avec Pierre Caye, elle traduit du latin, De re aedificatoria,de Leon Battista Alberti (1404-1472), et, en compagnie de Bernard Landau et Vincent Sainte Marie Gauthier, elle édite les Mémoires du baron Haussmann (1809-1891).

Françoise Choay était armée d’une vaste culture théorique, d’un esprit critique aiguisé, d’une écriture efficace et précise, d’un souci d’aller voir sur place – c’est une marcheuse qui enquête –, de s’informer aux meilleures sources, de prendre position, ce qui dénote dans le milieu académique. Comment apprécier une œuvre aussi percutante et novatrice ? La lire. Et apprécier sa pertinence.

Ainsi propose-t-elle, en 2011, d’étudier les effets culturels de la « révolution électro- télématique » : la « dédifférenciation », la « détemporalisation », la « décorporéisation » et la « désinstitutionalisation ». Elle dénonce « les non-villes et les non-campagnes », décrit l’extension dramatique du domaine de l’urbain qui uniformise les territoires et l’hybris des mégalopoles, appelle à des patrimoines vivants et non pas muséographiés, destinés aux seuls touristes. Françoise Choay, le courage de la pensée.

Thierry Paquot, philosophe

Thierry Paquot vient de publier L’Amour des lieux. Topophilie, topophobie, topocide (PUF, parution le 12 février). Une biographie plus ample de Françoise Choay est parue dans la revue Topophile.

 

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