Company Towns

Le projet « Villes de compagnie »

“Our industry may have polluted. But there is no blood in it. You have to tell them that this is not the back woods; it is civilisation. My lawn, our house; this is the modernity of Canada”—Larry, retraité de Suncor, Fort McMurray (entretien particulier, devant sa maison)

En sondant l’arrière-plan de telles fières paroles, cette recherche aborde ce qui apparaît aujourd’hui comme un trait caractéristique et déterminant de la genèse territoriale identitaire canadienne : le paysage construit des « villes de compagnie » du Canada. L’on entend par là des ensembles mono-industriels planifiés, où une entreprise a fait construire des habitations pour ses travailleurs, généralement sur un plan urbain, et mis en place divers équipements. Dans le contexte canadien plus spécifiquement, le besoin d’une main d’œuvre stable aurait incité des entreprises à vouloir créer de l’appartenance au territoire par l’entremise du paysage construit, comme le veulent tant de « cités modèles ». Cette recherche propose d’étudier l’urbanisme, l’architecture et l’habitat de ces villes de compagnie afin, sur un premier tableau d’ensemble, d’identifier quelles sont les particularités de ces établissements mono-industriels planifiés qui ont marqué la conquête du territoire, jalonné l’histoire et émaillé l’imaginaire au Canada.

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Objectifs et visées
Notre recherche vise à doter la société canadienne, et par voie d’exemple, les milieux scientifiques à l’extérieur du Canada, des connaissances, des outils et d’un cadre de référence qui permettront de reconsidérer le paysage construit des villes de compagnie, plus précisément :

  • Constituer un corpus de savoirs sur les villes de compagnie du Canada qui favorise un redéploiement des problématiques sur le paysage construit canadien et sur l’histoire des villes de compagnie, inconnues à plusieurs égards ;
  • Caractériser et comprendre les villes de compagnie du Canada selon leurs particularités, leur particularisation et les interrelations qu’elles manifestent entre elles et avec le monde ;
  • Favoriser la construction d’un corps de savoir-faire eu égard à l’appropriation sociale et à la mémoire des territoires, dans un contexte de désaffectation ou de profonde transformation des villes de compagnie et de l’heartland canadien dont elles ont marqué la naissance et l’identité ;
  • Susciter la création de nouvelles recherches transdisciplinaires et transversales en intégrant, à l’observation et à l’interprétation des paysages construits, un questionnement sur le devenir des territoires et des collectivités qui y ont éventuellement pris racine.

Contexte et approche théorique
De façon générale, le sujet des villes de compagnie n’est pas inconnu. Avec la désindustrialisation amorcée dans les années 1950-1960, et de concert avec l’épanouissement du « patrimoine industriel », des études monographiques se sont multipliées, de Jonsered (Suède) à Sewell (Chili) en passant par Zlin (Tchéquie). Dans la foulée, de nombreux gouvernements ont affirmé l’importance de ces villes de compagnie dans l’histoire des sociétés et des territoires : New Lanarck (Écosse), Røros (Norvège), Crespi d’Adda (Italie), Saltaire (Angleterre) ont ainsi été même inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Au Canada, pareillement, outre les interventions des gouvernements provinciaux, l’on a, notamment, désigné les lieux historiques nationaux de Powell River (CB) et de Marysville (NB), pour en commémorer le plan en damier, la ségrégation sociale, ainsi que les installations communautaires et résidentielles caractéristiques. De nombreuses études ont, d’ailleurs, souligné le rôle structurant de telles villes de compagnie au Canada.

Si, au milieu du XXe siècle, les experts chiffrent à 189 623 la population de 155 villes de compagnie canadiennes, des études scientifiques ont même dénombré « about 1 million Canadians […] in some 1000 resource communities across Canada » (Artibise et Stelter 2012). La nécessité d’attirer et de maintenir des travailleurs loin des centres paraît commune aux pays nordiques, mais il semble que, plus que dans d’autres régions du monde, les villes de compagnie ont été déterminantes dans la territorialisation moderne du Canada. Cela tient des dynamiques économiques du développement, mais aussi de sa périodisation historique, dans la seconde moitié du XIXe siècle et au XXe siècle. 

Toutefois, hormis quelques études dont le caractère monographique caractérise la littérature (Robson 1984, MacIntyre 1993, Morisset 1996, par exemple), les villes de compagnie du Canada, omniprésentes dans les manuels et dans les médias généralistes, sont généralement ignorées des études scientifiques sur la planification ou sur l’histoire de l’urbanisme (Gunton 1991 par exemple) et les dispositions de leur paysage construit restent peu connues.

Ce projet veut combler cette lacune des savoirs, qui en est aussi une des savoir-faire dès lors que les questions de patrimoine se substituent à l’activité des usines. C’est pourquoi nous voulons maintenant apprendre à parler mieux et différemment de cet héritage, dont la science, selon les plus récentes revues, ne considère encore que « helpless, even haples, victims of economic processes and dominant elites » (Metheny 2007).

De fait, il semble que l’héritage canadien des villes de compagnie ne soit pas tissé que d’horribles accidents et de conflits de travail. L’on peut, par exemple, présumer qu’elles ont, vu leur nombre, influé sur les pratiques de planification, ce que corroborent de nombreux écrits professionnels dès les années 1910. Pareillement, il est probable que la diffusion du pavillon unifamilial soit tributaire des villes de compagnie, où l’obsession pour de « good company-employees relations » (Queen’s 1953) et l’espoir de voir s’établir des familles ont érigé en parangon ce modèle d’habitat, ultérieurement définitoire des politiques publiques canadiennes (Ashworth, 1954, Belec 1997, Purdy 1997, Pulla 2012 ; aussi Bacher 1993) et, par voie de conséquence, selon Evenden (1997), du « Cultural Landscape ». Comprendre les villes de compagnie du Canada permettrait donc de comprendre le paysage construit canadien dans son ensemble.

Références

  • Artibise, Alan F.J. et Gilbert A. Stelter (1981), Canada’s Urban Past. A Bibliography to 1980 and Guide to Canadian Urban Studies, Vancouver et Londres, University of British Columbia.
  • Bacher, John C. (1993), Keeping to the Marketplace. The Evolution of Canadian Housing Policy, Montréal, McGill-Queen’s University Press.
  • Belec, John (1997), « The Dominion Housing Act », Urban History Review/Revue d’Histoire Urbaine, vol. 25, nº 2, mars, 53.
  • Corboz, André (2009), « Le territoire comme palimpseste », De la ville au patrimoine urbain. Histoire de forme et de sens, Québec, Presses de l’Université du Québec.
  • Crawford, Margaret (1999), « The “New” Company Town », Perspecta, vol. 30, 48-57.
  • Evenden, L.J. (1997), « Wartime Housing as Cultural Landscape. National Creation and Personal Creativity », Urban History Review/Revue d’Histoire Urbaine, vol. 25, nº 2, mars, 41-52.
  • Green, Harold (2011), The Company Town. The Industrial Edens and Satanic Mills that Shaped the American Economy, New York, Basic Books.
  • Gunton, Ton (1991), « Origins of Canadian Urban Planning », dans Kent Gerecke, dir., The Canadian City, Montréal, Black Rose Books, 93-114.
  • Lucas, Rex A. (1971 [2008]), Minetown, Milltown, Railtown. Life in Canadian Communities of Single Industry, Toronto, University of Toronto Press; réédition Oxford University Press.
  • McIntyre, Bernard Garnet (1993), Uranium City : The Last Boom Town, Mill Bay, B. C., Driftwood Pub.
  • Metheny, Karen Bescherer (2007), From the Miner’s Doublehouse. Archaeology and Landscape in a Pennsylvania Coal Company Town, Knoxville, University of Tennessee Press.
  • Morisset, Lucie K. (1996), Arvida, cité modèle, ville moderne, ville de l’aluminium, thèse doctorale, Université de Bretagne occidentale.
  • Morisset, Lucie K. (2011b), « Pour une herméneutique des formes urbaines. Morphogénétique et sémiogénétique de la ville », dans L. K. Morisset et Marie-Ève Breton, dir., La ville, phénomène de représentation, Québec, Presses de l’Université du Québec, 34-59.
  • Porteous, J.D. (1970), « The Nature of the Company Town », Transactions of the Institute of British Geographers, nº 51, novembre, 127-142.
  • Newton, Norman T. (1971), Design on the Land: The Development of Landscape Architecture, Boston, Harvard University Press.
  • Pulla, Siomonn (2012), Framing Sustainable Options for Housing in Canada’s North, Canada, Conference Board of Canada.
  • Purdy, Sean (1997), « Industrial Efficiency, Social Order and Moral Purity. Housing Reform Thought in English Canada, 1900-1950 », Urban History Review/Revue d’Histoire Urbaine, vol. 25, nº 2, mars, 30-40.
  • Queen’s University, The Institute of Local Government (1953), Single-Enterprise Communities in Canada. A Report to Central Mortgage and Housing Corporation, Kingston, CMHC.
  • Robson, Robert Stewart (1984), « Flin Flon : A Study of Company – Community Relations in a Single Enterprise Community », Urban History Review/Revue d’Histoire Urbaine, vol. 12, nº 3, février, 29-43.

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