Séminaire d’exploration en études urbaines – Patrimonialisation et représentations patrimoniales en milieu urbain

Lucie K. Morisset

Représentations patrimoiniales en milieu urbain (EUR-9118) – automne 2011

Qu’ont en commun le magasin Warshaw (Montréal), la place Jemaa-el-Fna (Marrakech), le quartier Place-Royale (Québec), Habitat’67 (Montréal), l’arrondissement historique déclassé de Carignan (Montérégie) et La Samaritaine (Paris) ? Ils sont tous, ou ont été, l’objet d’une patrimonialisation, pour avoir été sélectionnés, parfois conservés, parfois encore valorisés au titre de patrimoine. Compris comme formes tangibles d’expression culturelle, ils ont influé pendant des périodes plus ou moins longues sur le devenir de la ville qui les entourait et de la société, locale ou étrangère, qui les a investis de sens. Ce séminaire se consacre à l’étude de tels cas de patrimonialisation et aux enjeux urbains que soustendent ces patrimoines, qu’ils soient simplement énoncés comme tels, inscrits dans un cadre réglementaire, dotés d’un statut institutionnel ou attitrés à l’attractivité touristique d’un centre, d’un quartier ou d’une destination.

Description et problématique

Ce séminaire est offert dans le cadre de l’activité EUR9118 « Séminaire d’exploration en études urbaines », dont le descripteur inscrit à l’annuaire se lit ainsi : « Cette activité, de contenu variable, offre un cadre flexible permettant d’accueillir les initiatives de professeurs (professeurs réguliers des institutions partenaires ou professeurs invités) ou d’équipes de  recherche qui viseront à amener les étudiants à approfondir un thème particulier ou à prendre connaissance des développements en cours et de la recherche de pointe en études urbaines. Le ou les professeurs dont la recherche fait l’objet de ce séminaire assument l’évaluation des étudiants. Ces derniers sont invités à approfondir, dans le cadre d’un travail écrit, un des volets de recherche abordés dans ce séminaire. »

« Patrimonialisation et représentations patrimoniales en milieu urbain » propose d’aborder un sujet d’une actualité criante, le patrimoine, sous l’angle des mécanismes, des processus et des acteurs qui lui prêtent vie, désignés par le terme « patrimonialisation ». Plus précisément, à l’heure où le patrimoine, définitoire de l’attractivité touristique des villes, est aussi au coeur de la compétition internationale entre celles-ci, le séminaire veut étudier le patrimoine et la patrimonialisation comme des phénomènes de représentation et d’investissement de sens qui affectent plus   particulièrement le cadre bâti, les milieux de vie et l’espace urbains, et qui sont à la fois tributaires et révélateurs des relations plus profondes qu’une société a entretenu, entretient et souhaite entretenir avec son environnement humain, matériel et historique. Ce faisant, l’analyse de la patrimonialisation vise tout autant à révéler l’épistémè, les mécanismes et les idées sous-jacentes de l’investissement de sens dans l’objet patrimonial qu’à assurer la maîtrise des procédés et des contextes par lesquels le patrimoine en vient – ou non – à symboliser un lieu, un territoire, une destination.

Afin de mieux cerner les stratégies de constitution des objets patrimoniaux et leur impact sur la ville et ses significations, le séminaire explore les définitions et l’évolution des champs patrimoniaux dans différents contextes urbains, en mettant plus spécifiquement l’accent sur les processus de fabricationet en traitant d’emblée le patrimoine, plutôt que comme une essence ou un fait objectif, comme un discours, c’est-à-dire comme un objet d’herméneutique qui nous révèle les dessous de ses investissements symboliques.

Par l’entremise de conférences de spécialistes invités, d’exposés magistraux et de discussions en classe, au fil de l’élaboration de l’essai qui sera produit par chaque participant sur un objet patrimonial, son herméneutique et sa constitution, on traitera ainsi de la patrimonialisation diachroniquement, selon son évolution dans le temps et dans les lieux mais aussi, et surtout, comme un phénomène contemporain. Les  participants du séminaire seront ainsi appelés, notamment, à considérer les débats et les corpus patrimoniaux de l’heure, principalement (mais non exclusivement) à Montréal, au Québec et au Canada, afin de questionner l’état et le devenir du patrimoine et d’interpeller les processus, les acteurs et les résultats de la patrimonialisation. Au final, il s’agit de traiter, par delà les dimensions positivistes ou techniques, de la transformation des formes, des significations et de la société patrimoniales en tant que figures dominantes des représentations historiques ou contemporaines de la ville.

Le patrimoine sera ainsi, tout au long du séminaire, considéré d’abord et avant tout, non pas comme l’essence ou la nature de l’environnement humain, mais comme un fait d’actualité. C’est pourquoi, dès les premières rencontres, les étudiants seront amenés à discuter du patrimoine et de la patrimonialisation tels qu’ils se constituent à travers la trame des événements relayés par la presse nationale et internationale, par le biais d’études de cas et du fait de la documentation continue du sujet qu’ils auront choisi d’explorer dans le cadre du séminaire.

Contenu

Le séminaire vise notamment à faire comprendre le patrimoine, au-delà du débat sur l’essence et la qualification, comme un fait d’actualité structuré par des enjeux internes et externes intimement liés aux dimensions construites et sociales de la ville, c’est-à-dire, plus particulièrement, au paysage construit et au vivre-ensemble associés à tel ou tel espace urbain. Au plan heuristique, on y aborde le patrimoine comme une oeuvre, c’est-à-dire comme une invention orientée, caractérisée par un auteur (ou un groupe d’auteurs), un contexte de production et un contexte de réception, et ponctuée, notamment, par des opérations de caractérisation, de conservation et de valorisation (touristique, notamment), répétées ou non. La patrimonialisation constituée par ces opérations apparaît conséquemment tributaire du milieu où elle s’exprime et des conditions historiques de son propre développement et de celui de ce milieu : en d’autres mots, ce séminaire postule que la patrimonialisation, tout autant que le patrimoine d’ailleurs, appartient en propre à une société donnée. À ce point de vue, ce séminaire greffe une approche et un cadre d’analyse : la mémoire patrimoniale et les régimes d’authenticité, qui posent le patrimoine comme le fruit d’un écosystème, descriptible sous l’angle d’une écologie (le milieu du patrimoine et ses acteurs) ou sous l’angle d’une économie (l’administration, prise au sens large) du patrimoine.

Sur les base de ces conceptions, qui seront plus longuement élaborées et opérationnalisées au départ d’un examen des notions de patrimoine et de leur évolution, le séminaire propose d’analyser les enjeux historiques et contemporains du patrimoine en milieu urbain par le biais de trois grandes questions, prises rétrospectivement ou prospectivement, qui interpellent l’une ou l’autre des dimensions de l’écosystème. « Qui fabrique le patrimoine ? » ; « comment fait-on du patrimoine ? » ; et « qu’est-ce qui fait le patrimoine ? ». Ce sont ces trois axes de questionnement – qui, comment et quoi – qui articulent ce séminaire, dans la perspective notamment de cerner le « pourquoi » qui permettra de mieux cerner les enjeux de la patrimonialisation, hier, aujourd’hui et demain.

« Qui fait le patrimoine ? » interpelle, au-delà des institutions, les motivations de tous et chacun, à divers temps de l’histoire, envers la fabrication patrimoniale : du patrimoine de la nation au patrimoine de proximité, phénomène typiquement urbain, le profil des acteurs s’est métamorphosé autant que les contours du patrimoine, dont cette perspective permet de comprendre les surgissements et les permanences – du patrimoine industriel, de l’écomusée, de l’attraction touristique par exemple. La question « comment fait-on du patrimoine ? » concerne les mécanismes qui sous-tendent l’action ou l’interaction de ces divers acteurs, dans un triple contexte de requalification urbaine, de développement culturel et de valorisation touristique, depuis la labellisation jusqu’à la réglementation et depuis la reconnaissance jusqu’à la protection légale par le moyen de statuts et de lois qui seront analysés, particulièrement dans le contexte québécois et canadien, ou replacés dans le cadre plus large des aspirations de l’institution patrimoniale. Suit la question « qu’est-ce qui fait du patrimoine ? », qui permet d’explorer les définitions et la teneur investies dans le patrimoine par diverses patrimonialisations, depuis celles des luttes populaires de sauvegarde qui ont animé les milieux urbains depuis les années 1960 jusqu’à la mise en tourisme qui émaille les actions contemporaines de requalification urbaine, en passant par divers cas d’espèce qui mettront en contexte des patrimonialisations passées et exploreront les modalités de fabrication patrimoniale actuelles.

Il s’agit, en somme, de comprendre la fabrication du patrimoine dans une perspective globale, que l’on parle des patrimonialisations du passé ou de celles à venir, selon leurs contextes ou au vu de leurs avatars possibles.

Place du cours dans le programme

L’activité EUR9118 « Séminaire d’exploration en études urbaines » est un cours optionnel du doctorat en études urbaines, normalement suivi lors du quatrième trimestre d’inscription au programme. Il est aussi ouvert, sous réserve d’approbation des directions de programme et du professeur, aux étudiants d’autres programmes de 3e et de 2e cycles.

Objectifs

Objectifs généraux

De façon générale, le séminaire vise à :

  • Proposer des cadres de lecture et de compréhension du patrimoine comme un phénomène et une représentation de société ;
  • Constituer un forum de discussion sur les enjeux et les conflits des représentations patrimoniales, particulièrement en milieu urbain ;
  • Susciter la réflexion sur les processus et les résultats de l’investissement de sens dans l’environnement humain ;
  • Favoriser une interrogation approfondie, c’est-à-dire au-delà d’une conception essentialiste du patrimoine, sur les acteurs, les motifs, les vecteurs et les moyens de la patrimonialisation, depuis les décideurs locaux jusqu’aux institutions mondialisées en passant par le tourisme, les musées, la requalification urbaine, les cadres législatifs, etc. ;
  • Aborder des enjeux de la patrimonialisation dans les villes et les métropoles contemporaines.

Objectifs spécifiques (compétences attendues)

Au terme de ce séminaire, l’étudiant sera capable de :

  • Comprendre le patrimoine comme une représentation, c’est-à-dire comme l’image résultante d’un processus de patrimonialisation relativement indépendant de ses objets ;
  • Synthétiser la mécanique de l’institution patrimoniale au Québec et distinguer les procédures et les statuts applicables dans les villes québécoises ;
  • Déterminer un cadre heuristique qui permette de situer l’acte de patrimonialisation (passé ou à venir) dans le contexte plus large du développement social, économique, culturel et touristique des villes ;
  • Documenter et analyser des cas de patrimonialisation, au Québec et en Occident, à la lumière des questionnements sur le qui, le quoi et le comment du patrimoine ;
  • Différencier des procédés de patrimonialisation et leur spécificité historique, eu égard au cheminement institutionnel et imaginaire de corpus patrimoniaux donnés ;
  • Évaluer des modalités de la formation contemporaine des représentations patrimoniales en discutant du vocabulaire et des contextes d’énonciation du discours patrimonial ;
  • Comparer les milieux et les moyens de la patrimonialisation à la lumière de l’évolution historique des conceptions patrimoniales en Occident ;
  • Distinguer des enjeux et des défis de la patrimonialisation, comme processus d’investissement de sens, depuis la caractérisation jusqu’à la valorisation du patrimoine.

Bibliographique incomplète sur la patrimonialisation

Une bibliographie complémentaire relative à certaines des rencontres sera aussi distribuée. Les titres suivants, ainsi, concernent davantage la thématique d’ensemble du séminaire que l’une ou l’autre des problématiques particulières qui y seront abordées. Pour plus de précision quant à l’ordonnance du contenu ou quant à la forme des travaux à remettre, qu’il s’agisse de l’appareil conceptuel de ceux-ci ou de la présentation des références bibliographiques, l’étudiant consultera l’ouvrage de Jocelyn Létourneau, Le coffre à outils du chercheur
débutant, Guide d’initiation au travail intellectuel. Toronto, Oxford University Press, 1989. Cet ouvrage est disponible en plusieurs exemplaires et éditions à la bibliothèque de l’UQAM.

Histoire et théorie de la patrimonialisation
L’institution patrimoniale : acteurs, fabricants ou responsables de la patrimonialisation
Les dimensions matérielles des patrimoines : approches et méthodes
Économie de la patrimonialisation : méthodes d’évaluation et/ou de valorisation, enjeux
Consécration et valorisation patrimoniale : études de cas