Les communautés patrimoniales

Les territoires du patrimoine

Le programme de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain pose le patrimoine en tant qu’élément structurant du cadre de vie, afin d’apporter des solutions innovantes à l’exploration et à l’engendrement des liens symboliques et fonctionnels entre un territoire, assujetti à l’action publique en matière de planification et de développement, et une communauté. Il aborde ainsi le cadre de vie comme l’ensemble des parois d’un tel territoire sur lesquelles des habitants projettent, dans un temps relativement long, les valeurs communes qui les définissent comme appartenant à une telle communauté. Sur ces bases conceptuelles, ce programme de recherche entend renouveler les études et la gestion patrimoniales par-delà les logiques hiérarchiques et le principe d’éternité du « monument », ancêtre du patrimoine dont celui-ci reste tributaire au détriment de la capacité de signifier du territoire. Ce programme considère ainsi le patrimoine comme un agent du développement local, au-delà de son sort touristico-culturel, dans une planification territoriale intégrée, socialement et culturellement, et économiquement innovante.

Il vise ainsi à apporter des solutions concrètes à des problèmes prépondérants du vivre-ensemble et de la durabilité des tissus physiques et sociétaux de la ville dans un contexte postindustriel de mobilité des personnes, des cultures et des idées. À cet effet, il est engagé dans la production de savoirs heuristiques sur le patrimoine et le développement local, la participation aux politiques par des plans d’action et des cadres de référence sur la production territorialisée du patrimoine, tout en mettant en partage de bonnes pratiques. Le projet entend aussi soutenir le changement par une stratégie transdisciplinaire de recherche et de formation ainsi que par plusieurs activités à portée internationale, dont un forum permanent sur les usages sociaux et la valeur publique du patrimoine en milieu de requalification territoriale, en proposant la CRC en patrimoine urbain comme un centre d’échange et d’information sur les communautés patrimoniales.

SSHRC-CRSH_FIP


Objectifs
Ce programme veut contribuer à la redéfinition conceptuelle et praxéologique du patrimoine en le repositionnant à partir du territoire et en vue du paradigme nouveau des communautés patrimoniales. Il entend ainsi, de façon interreliée, structurer la recherche et la formation, engager la société civile et revoir l’action publique, c’est-à-dire, plus précisément :

  • Approcher de façon transdisciplinaire les conjonctions du patrimoine et du territoire ;
  • Repenser le rôle et les moyens du patrimoine dans le monde contemporain ;
  • Concevoir et savoir gérer le patrimoine dans le spectre complet de ses différentes dimensions culturelles et sociales, économiques et politiques ;

Il veut aussi, notamment en mettant de l’avant des cas d’espèce puisés sur les scènes locales :

  • Renouveler les modalités de patrimonialisation en fonction d’une logique territoriale prééminente par rapport aux logiques globalisées et aux arguments d’autorité d’origine externe ;
  • Améliorer la gestion du patrimoine en intégrant la notion de communauté de pratique à la question plus générale de la participation citoyenne.

Contribution à la recherche
En parallèle du discursive turn (Harrisson, 2013) des études patrimoniales, la patrimonialisation, elle, reste dominée par l’autorité scientifique et son emprise sur la sélection (qui définit ce qui « est » ou « n’est pas » du patrimoine en fonction d’arguments référés à des origines externes) dont l’action publique est l’instrument et la communauté, le réceptacle. Cet ordre hiérarchisé, externalisé et globalisé réduit le patrimoine à une résistance, dans une lutte de pouvoir entre autorités, tandis que la conservation issue de « l’appareil monumental », plus encore dichotomisée par le patrimoine « immatériel » (sa transmission espérée désavouant la muséification du reste), oppose sans appel le patrimoine au développement. Assujettie à cette logique exogène, sur la scène locale faite de mobilités, la désaffectation ne renvoie pas à un passé commun, mais au temps qui passe : l’action publique qu’elle convoque n’a pas d’autres moyens que d’encapsuler le patrimoine dans des limbes monumentales en le retranchant des dynamiques sociales, et a fortiori économiques, jusqu’à ce que le développement soit trop fort, ou la résistance trop faible pour prévenir sa mort (Morisset 2014).

À l’instar de ceux qui revisitent les territoires postindustriels sous l’angle de l’innovation sociale (Klein et Bellemarre 2011) ou y revendiquent un « urbanisme transactionnel » et une « nouvelle culture du projet » (Lévy 2011), nous proposons plutôt de substituer, au « patrimoine-monument » (gardé), un « patrimoine-projet » (intégré au développement). Cela implique, comme le sous-tendent nos objectifs d’élargir le patrimoine et d’internaliser la patrimonialisation, un changement de perspective : nous considérons le patrimoine à partir du cadre de vie, et non plus de l’appareil monumental ou de la fragmentation entre des pratiques « immatérielles » et des dimensions « matérielles ». Plus spécifiquement, nous proposons de remplacer le « voir patrimoine » par un « faire patrimoine », dans la lignée de l’ancêtre territorial du patrimoine bâti, la terre commune (commons), dévolue par son usage et sa propriété à affirmer la permanence d’un territoire et la communauté de ses habitants (Morisset 2014).

Tandis que l’appareil monumental confine la participation sociale au sondage d’opinion, cette internalisation permet de repenser la patrimonialisation en tant que pratique d’un cadre de vie dans lequel la communauté se projette, lui conférant un sens de représentation du fait de sa mobilisation. Plutôt que sur la désaffectation et l’encapsulation, c’est sur l’usage commun par une communauté de pratique, sur le « faire » que repose alors le patrimoine : il est un agent du territoire, non pas immuable mais doté d’une capacité de changement et de vivre-ensemble fondée tout autant dans sa personnalité foncière (il peut être économiquement autonome) que dans sa personnalité sociale (il détient un capital de mobilisation) et sa personnalité culturelle (il porte les narratifs d’une communauté).

Approche et activités
La modélisation du phénomène patrimonial comme cadre de vie, entre les dynamiques de la communauté qui l’habite (de l’usage partagé au vivre-ensemble) et celles du territoire qu’il anime (de la requalification à la représentation collective) met en exergue les personnalités foncière, sociale et culturelle du patrimoine. Nous investiguons donc comment la patrimonialisation en cause et son éventuelle internalisation, notamment par le faire-patrimoine, peuvent (ou non) tendre vers le paradigme de la communauté patrimoniale.

En s’imaginant dans un quartier de quelque ville, on pourrait schématiser ainsi ce questionnement : comment patrimonialiser une rue pour y assurer un équilibre économique, social et culturel ? Pour y répondre, nous observons de façon tantôt historico-interprétative, tantôt projective, comme autant de conjonctions possibles entre le patrimoine et le territoire :

  • La sélection, conçue non pas comme un ensemble fini, mais comme un dialogue continu entre une communauté et un territoire.
  • La conservation, pensée non pas en isolant le monument et à partir des principes abstraits de l’appareil monumental (chartes internationales, discours savant), mais selon les usages historiques et particularisés d’une communauté, et à partir des dynamiques contemporaines du territoire liées, particulièrement, à l’autonomie économique du patrimoine en tant que bien-fonds doté d’un usage.
  • La médiation du patrimoine, non pas comme présentation, mais comme réception et, surtout, comme pratique. Au même titre que la conservation, cela interpelle la personnalité foncière du patrimoine et l’usage commun qu’elle peut appuyer, mais aussi la mobilisation que peut engendrer, par exemple, la participation individuelle ou collective à la médiation par le récit.

Le programme 2015-2022 de la CRC en patrimoine urbain se décline en cinq projets et corpus, qui associent la recherche sur des dimensions locales à la production théorique à l’échelle internationale. Ce sont :

  • Réinventer le patrimoine ecclésial ;
  • Company Towns ;
  • Le patrimoine dans les paysages culturels ;

À ces analyses spécifiques s’ajoutent, deux projets plus génériques :

  • Les traditions du patrimoine ;
  • L’effet patrimoine mondial.

Engagement et diffusion

La Chaire veut maintenir sa mission d’excellence dans la mobilisation par l’entremise de ses collections « Patrimoine urbain » et « Nouveaux Patrimoines » aux PUQ.

Puis, pour structurer la recherche au sein de l’université, mais aussi en collaboration avec les milieux non-universitaires, nous ouvrons des chantiers transdisciplinaires entre le patrimoine, la communauté et le territoire : ils alimenteront annuellement les Rencontres internationales des jeunes chercheurs en patrimoine, ainsi que des séminaires doctoraux annuels, en alternance sur « patrimoine et développement local » et « représentations urbaines de la patrimonialisation ».

Pour engager la société civile, nous mettons en place, à destination des praticiens et des responsables des politiques, des cas de faire-patrimoine et des modalités novatrices de sélection, de conservation et de médiation, auxquelles nous associons nous-mêmes la participation citoyenne.

Enfin, pour revoir l’action publique sur le patrimoine comme agent du territoire, nous remplaçons le statut de juge et bailleur de fonds par celui d’accompagnateur de la patrimonialisation, en focalisant celle-ci sur la notion de communauté patrimoniale et ses moyens, sur un développement local.

Ces trois grandes visées se rejoignent dans la création d’un forum permanent des universitaires, des secteurs culturel et communautaire, des praticiens de la patrimonialisation et de la planification territoriale (urbanisme, tourisme, architecture, développement local, etc.), ainsi que des responsables de l’élaboration des politiques ou décideurs, en tant que principaux utilisateurs de la recherche.

Stratégie de formation

Par la formation et la recherche collaborative, le programme veut continuer de constituer une masse critique de chercheurs provenant de milieux de plus en plus variés ; l’intégration de stagiaires postdoctoraux (un à deux par an) permet aussi d’atteindre la gamme transdisciplinaire et transversale sur laquelle repose le renouveau proposé, ainsi qu’une efficacité accrue des activités de structuration de la recherche dont ils auront la charge en fonction de leur projet et de leurs réseaux d’intérêt. De plus, l’enseignement et l’encadrement se déploient dans une douzaine de programmes des trois cycles : urbanisme, patrimoine, tourisme, études urbaines, sciences des religions, science politique, ethnologie, muséologie/médiation/patrimoine, histoire de l’art, études et pratiques des arts, sociologie, animation culturelle, par exemple, à Montréal et à l’étranger.

Ainsi, le programme veut aussi offrir aux étudiants un encadrement intellectuel et pratique et une aide essentielle à l’amorce d’une production scientifique au Canada ou à l’étranger.