L’histoire en héritage. La patrimonialisation, d’Alcan à Rio Tinto
L’histoire en héritage. La patrimonialisation, d’Alcan à Rio Tinto
Une présentation de Lucie K. Morisset et de Catherine Doré, Spécialiste Communautés et Performance sociale, Rio Tinto | Saguenay
Les relations des entreprises avec la société, les communautés et l’histoire varient grandement selon l’industrie à laquelle elles se rattachent, selon l’époque et, probablement plus encore, selon les régions du monde. Qu’advient-il quand les entreprises elles-mêmes se transforment, dans le temps et sur différents continents? Alcan (acronyme d’Aluminium Limited of Canada), multinationale aluminière née de l’étatsunienne Alcoa au milieu des années 1920 et acquise par Rio Tinto en 2008, semble avoir constitué un cas remarquable, à tout le moins en Amérique du Nord, du recours d’une entreprise à une production historique et patrimoniale étoffée. Alcan a ainsi déployé un véritable système d’historicisation et de patrimonialisation, y compris un musée, une esthétique architecturale, une gamme de narrations iconographiques, textuelles et cinématographiques, plusieurs versements d’archives aux institutions nationales et une participation soutenue dans la reconnaissance de l’identité locale et régionale, afin, non seulement de se placer sur le continuum du temps, mais de s’affirmer comme un fait d’histoire. Ainsi le nom de l’entreprise, au Québec notamment, est devenu le signe d’une identité culturelle quasiment aussi enracinée dans l’histoire que les origines françaises dont se réclament certains Québécois.
Plus commun en Europe qu’en Amérique, cet activisme historique s’explique, à tout le moins en partie, par le caractère relativement abstrait de la production industrielle de l’entreprise : au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, au sein de la société civile, l’aluminium est un produit méconnu, et les historiens de l’industrie connaissent bien les efforts de recherche et de promotion qui ont soutenu sa diffusion. À cet effet, Alcan s’inscrivait d’ailleurs dans la foulée d’Alcoa, qui se montrait dès les années 1910 particulièrement sensible à sa marque sur la ligne du temps et qui, précisément à Arvida, là où naîtrait Alcan, avait mis en place, comme nous le rappellerons dans notre communication, un système unique de propriété immobilière constituant avant la lettre un véritable patrimoine collectivisé.
En acquérant Alcan, Rio Tinto – groupe minier anglo-saxon qui a vu le jour en 1873 sur les rives du fleuve espagnol du même nom – a ainsi hérité, sur un territoire qui lui était apriori étranger, d’un vaste corpus d’histoire et de pratiques historiographiques, constitué de dispositifs particulièrement variés de dispositifs culturels et patrimoniaux. L’entreprise minière, bien sûr, arrivait là avec son propre rapport à l’histoire : comment l’une et l’autre, celle d’Alcan et celle de Rio Tinto, se sont-elles croisées? En s’implantant à son tour dans le berceau de sa devancière, ce qui allait de pair avec une transformation de sa propre structure industrielle, comment Rio Tinto a-t-elle envisagé sa propre continuité, voire sa discontinuité? Comment l’histoire s’écrit-elle dans les recompositions économiques et corporatives en contexte postcolonial, voire décolonial? Et comment cette activité somme toute marginale qu’est la patrimonialisation se déploie-t-elle dans l’organigramme – et sur des territoires souvent de plus en plus distincts – d’une multinationale du deuxième quart du XXIe siècle?
Ce documentaire, scénarisé et produit par Lucie K. Morisset à partir d’une conversation avec Catherine Doré, propose d’explorer comment l’affirmation d’une relation au passé, considérée comme définitoire de la valorisation historique et patrimoniale, s’est illustrée dans différentes initiatives de ces entreprises aluminières au Canada, et les enjeux que cette patrimonialisation comporte dans différents contextes historiques, industriels et organisationnels. Cette exploration met ainsi en lumière la constitution consciente et explicite d’un « patrimoine industriel » et, en retour, les questions qu’un tel héritage soulève dans le monde contemporain. Elle examinera aussi la manière dont l’histoire, comme pratique et comme discours, peut sémantiser, et peut-être même territorialiser, la production d’une entreprise, la faisant passer d’un fait industriel à un fait culturel. Le documentaire donne, enfin, l’occasion d’interroger le destin de l’histoire d’entreprise – et des productions auxquelles elle a prêté vie – au fil de ses transformations, voire par-delà l’entreprise ou sa disparition.
Le documentaire peut être visionné à partir de la plateforme Viméo de la Chaire en cliquant le lien ci-dessous.

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