EUR8511 – Patrimoine et développement local

Patrimoine et développement local. Enjeux économiques et socioculturels, dynamiques urbanistiques et mode d’intervention

Ce séminaire qui réunira plusieurs invités internationaux propose de reconsidérer la notion de patrimoine afin d’en saisir les différents enjeux contemporains, non seulement esthétiques, mais aussi économiques, sociaux, culturels et politiques. En discutant de l’évolution et des problèmes des constructions patrimoniales, il vise à explorer les mécanismes et les ordres symboliques qui favoriseraient l’appropriation du patrimoine et l’engagement des acteurs du milieu, depuis le recours à son capital de mobilisation jusqu’à la valorisation foncière. Il s’agit, au bout du compte, de comprendre comment le patrimoine peut « faire société » et soutenir le développement local.

Hiver 2018

Vendredi 14h-17h, local DC-2300, UQAM

Maîtrise et doctorat en études urbaines, Séminaire thématique (EUR8511) et Séminaire d’exploration (EUR9118)

Professeur responsable : Lucie K. Morisset
Auxiliaire d’enseignement : Myriam Joannette

Que faire d’une église désaffectée ? Quels sont les impacts de l’inscription d’un centre historique au patrimoine mondial ? Quel avenir reste-t-il aux usines, et maintenant aux quartiers, abandonnés par la désindustrialisation ? Tandis que la désuétude reste le catalyseur commun de la plupart des projets patrimoniaux, l’importance croissante du patrimoine dans le devenir urbain, plus particulièrement dans le développement local, interpelle plus que jamais l’action publique. À l’heure où le Québec se met à l’épreuve de sa nouvelle « Loi sur le patrimoine culturel », qui, sur l’arrière-plan de la Convention de Faro, veut accroître l’engagement des acteurs du milieu, les enjeux urbains du patrimoine dépassent plus que jamais la conservation ou de la démolition de telle ou telle structure. Ils touchent à l’acceptabilité sociale, à la valorisation foncière, à la représentation sociale et à l’appartenance locale, toutes choses que le « monument », tel qu’il a été conçu et perpétué depuis le XIXsiècle, accommode péniblement.

Il est bien peu de milieux, dorénavant, où l’on ne parle pas de patrimoine, depuis les services d’urbanisme de municipalités de toutes tailles aux officines de l’ONU ; toutefois, l’on maîtrise encore mal tant les effets du patrimoine sur le tissu physique de la ville que les ordres politiques et symboliques qui s’en saisissent. Pendant ce temps, de nombreux projets patrimoniaux, dépourvus de moyens appropriés aux dynamiques contemporaines, et surtout lorsque celles-ci sont saisies à l’échelle locale, restent enfermés dans des logiques essentialistes et impérialistes. Celles-ci, assujetties à la parole de l’expert et aux valeurs historiques et esthétiques qui la fondent, maintiennent les constructions patrimoniales dans une structure hiérarchique antinomique des communautés patrimoniales que, sous un lexique ou sous un autre, les diverses administrations voudraient pourtant engendrer. Ainsi l’action publique, dominante et homogène, s’exerce-t-elle souvent au détriment de la différenciation et de la participation du milieu.

Et si on changeait de paradigme ? Peut-on considérer le patrimoine au-delà du monument et de l’appareil d’État ? Comment, alors, concilier les forces du patrimoine et de la ville ? Le patrimoine peut-il aller jusqu’à permettre de faire société ?

Place du cours dans le programme

Le cours « Patrimoine et développement local » est inscrit dans deux programmes, soit la maîtrise en études urbaines, au titre de laquelle il répond aux objectifs du « séminaire thématique », et le doctorat en études urbaines, au titre duquel il répond aux objectifs du « séminaire d’exploration ». Les modalités d’évaluation du cours sont subdivisées et adaptées aux contextes de chacun de ces deux niveaux d’études supérieures.

L’activité « Séminaire thématique » est optionnelle dans le programme de maîtrise en études urbaines. Son objectif principal, selon l’annuaire, se lit ainsi : « permettre aux étudiants de prendre connaissance de recherches récentes autour d’un thème donné, de discuter des différents volets de ces recherches et d’approfondir, dans le cadre d’un travail écrit, un des aspects du thème traité ». Quant à elle, l’activité « Séminaire d’exploration » est optionnelle dans le programme de doctorat en études urbaines. Selon l’annuaire, elle vise à « approfondir un thème particulier ou à prendre connaissance des développements en cours et de la recherche de pointe en études urbaines » en lien avec la programmation spécifique d’équipes de recherche.

Patrimoine et développement local s’inscrit dans la programmation des projets de recherche subventionnés de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain et de PARVI, le groupe interuniversitaire de recherche sur les paysages de la représentation, la ville et les identités urbaines, ainsi que dans celle de l’unité de transfert associée à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, l’unité de Partenariats de recherche publique sur le patrimoine dans le développement local, P3local.

Problématique

Ce séminaire propose de reconsidérer la notion de patrimoine afin d’en saisir les différents enjeux contemporains, non seulement esthétiques, mais aussi économiques, sociaux, culturels et politiques. En discutant de l’évolution et des problèmes des constructions patrimoniales, mais aussi de l’économie, de l’espace politique et des stratégies d’acteurs, il propose de considérer un portrait général des relations entre le patrimoine urbain et le développement local. Ce faisant, il vise à explorer les mécanismes et les ordres symboliques qui favoriseraient l’appropriation du patrimoine et l’engagement des acteurs du milieu, depuis le recours à son capital de mobilisation jusqu’à la valorisation foncière. Il s’agit, au bout du compte, de comprendre comment le patrimoine peut « faire société » et soutenir à la fois l’épanouissement des personnes et l’amélioration, ou à tout le moins la stabilisation, de leur cadre et de leur milieu de vie.

Dans les milieux scientifiques de diverses disciplines, ainsi qu’en fait foi l’essor des Critical Heritage Studies, il est devenu relativement usuel de vilipender la structure hiérarchique du patrimoine. La contribution de l’anthropologie à cette critique a, notamment, mis en exergue le décalage entre une conception universelle des valeurs patrimoniales, telle qu’elle peut être mobilisée dans les institutions à vocation nationale ou mondiale, et les représentations locales de ce qui tient lieu de patrimoine. La science politique a semblablement montré de quelle manière le patrimoine pouvait favoriser l’exclusion de minorités au profit de l’affirmation des récits d’une culture ou d’une classe dominante mis au service de la gouvernance. Les travaux qui ont exposé cette nature instrumentale ou qui ont décomposé les processus et les mécanismes de représentation du patrimoine, dont les nôtres sur le potentiel monumental ou sur les régimes d’authenticité, se sont d’ailleurs multipliés ces dernières années. L’on a apporté telle proposition heuristique pour comprendre, ou proposé telle valeur pour inclure des systèmes symboliques ou praxéologiques nouveaux, y compris le « patrimoine de proximité », ainsi que nous l’avons nous-mêmes nommé, qui rejoint la « communauté patrimoniale » de Faro et les « paysages culturels patrimoniaux » de la Loi sur le patrimoine culturel. Mais la gouvernance du patrimoine, héritière d’un siècle de lois nationales déclinées depuis bien moins longtemps sur les scènes municipales et régionales, reste tributaire d’une approche hiérarchique et linéaire. Même redéfini comme un processus cyclique, le patrimoine émane toujours d’un producteur, l’expert défini par sa catégorie socio-professionnelle, qui mobilise une critériologie historique ou esthétique à vocation nationale ou internationale en la déclinant vers un utilisateur, l’habitant, sur une scène locale, y compris par l’entremise d’outils numériques qui, parfois sous prétexte de participation sociale, adossent cette hiérarchie à l’écho du virtuel. Les assises historiques et esthétiques de la critériologie en cause, peu adaptées à « l’âge de la discontinuité », les fondements forcément extraterritoriaux de cette critériologie et sa mécanique hiérarchique, qui impose des rôles prédéfinis et valorise une expertise au déni d’autres représentations collectives, perpétuent le « monument » tel qu’on le concevait grosso modo au XIXe siècle. Il n’a pour seul usage que d’être patrimonial et constitue donc forcément, à l’échelle locale, un passif plus ou moins lourd. Il ne faut donc pas s’étonner que les décideurs s’en méfient de plus en plus ouvertement, tandis qu’il indiffère la population de plus en plus souvent : c’est un patrimoine qui n’appartient à nulle part et à personne. Ce séminaire propose d’en changer l’approche conceptuelle, les modalités d’identification et de conservation, les producteurs et les utilisateurs.

Outre l’ornement qu’il procure aux stratégies de marque, « villes créatives » ou autres renaissances culturelles, le patrimoine, producteur de « lien social », établit en effet la permanence d’un territoire en convoquant simultanément son passé et la communauté de ses habitants. L’on rejoint ici ce que Xavier Greffe désigne par « l’originalité économique du patrimoine ». Parmi d’autres formes urbaines et d’autres représentations collectives, le patrimoine, ainsi que l’attestent les appareils d’État dévolus à sa protection, est aussi « extraordinaire » parce que « destiné aux êtres supposés habiter l’invisible », selon la belle phrase de Krysztof Pomian. Cette condition en fait une énonciation performative : en tant que discours, comme les critical heritage studies nous invitent dorénavant à le considérer, le patrimoine, au nom du bien commun, induit une croyance et actionne une réaction systémique, habituellement de protection. Ainsi, particulièrement lorsqu’il touche aux parois de l’espace public et qu’il est alors placé sous le contrôle de l’action publique, soit un gouvernement local ou national, au nom d’un intérêt collectif de sauvegarde et de transmission, le patrimoine, instrument de transformation, est un principe actif du développement urbain : il valorise le sol et la population qui l’habite. Mais le mécanisme et ses ressorts dans l’action publique appellent une redéfinition du patrimoine et de la patrimonialisation.

D’une part, la patrimonialisation « n’est plus sous le monopole de l’État et de l’autorité scientifique », comme l’a fait valoir Jean-Louis Tornatore, d’où la prolifération du vocable et la diversification des représentations, tel ce phénomène typiquement urbain du « patrimoine de proximité ». Tandis que de nouvelles pensées du patrimoine s’assortissent de nouveaux patrimoines, un nombre sans précédent de groupes et d’individus, non plus telle nation ou telle région, usent désormais du mot pour déclarer ce qui, dans leur environnement, leur importe. D’où une dissociation entre l’action publique et l’appropriation locale du patrimoine. Puis, paradoxalement, en parallèle de la dévolution des pouvoirs de la patrimonialisation à des acteurs locaux, la globalization de la patrimonialisation née de l’action de l’Unesco, ou « patrimondialisation », constitue le patrimoine en forme de soft power des nations. Localement, plutôt qu’agir sur le devenir-ensemble comme lien social ou comme expression culturelle, le patrimoine sert alors à instituer un espace éphémère de négociation politique en dépit des moyens continuellement injectés dans sa sauvegarde en vertu de sa vocation traditionnelle d’indice de permanence.

D’autre part, la mobilité croissante, notablement dans une contrée caractérisée par un fort taux d’accroissement migratoire, démultiplie les communautés de pensée, les pratiques et les valeurs de représentation investies dans patrimoine. Le qualificatif « culturel » maintenant adjoint au patrimoine souligne cette diversification qui invalide l’homogénéité de la patrimonialisation : en sus des objets patrimoniaux qui s’accumulent dans la besace des chercheurs, ce sont les cultures qu’elle mobilise côte à côte dans la ville que l’action publique, depuis l’aménagement du territoire à la conception des politiques, ne sait plus bien gérer. En plus de complexifier la gestion, cette dissociation patrimoniale, notamment en raison de la déconnexion entre les savoirs et les savoir-faire, tend à surimposer aux conceptions locales des pensées et des moyens toujours étrangers puisque voulus planétaires. Concrètement, cette situation met en péril la compétence de (se) représenter et provoque un déficit d’expression culturelle, tout en privant le développement urbain d’un de ses principes déterminants.

Sous ces angles, ce séminaire veut mettre en discussion des conditions de savoir et de savoir-faire propice à résoudre ce problème, prépondérant dans les villes contemporaines : comment le patrimoine peut tenir sa fonction d’indice de permanence de l’urbain en assumant pleinement son rôle foncier, social, politique et culturel dans le développement local.

Le séminaire repose ainsi sur une approche résolument postcoloniale, laquelle, à l’encontre du Musée imaginaire de Malraux, propose que le patrimoine soit restitué à l’échelle locale du « petit monde qui nous entoure » (selon l’expression d’Andrieux). Cela implique que l’on en recentre à la fois l’administration et les représentations au départ de ce « petit monde », en fonction de la capacité des individus et des collectivités de produire et d’échanger librement de l’information. Il s’agit donc d’apprendre à construire, en lieu et place de la mécanique hiérarchique et linéaire existante, une polyarchie territorialisée du patrimoine.

Objectifs

Objectifs généraux

De façon générale, le séminaire vise à :

. Proposer des cadres de lecture et de compréhension du patrimoine comme un instrument déterminant du développement local ;

. Proposer des solutions concrètes aux problèmes économiques, fonctionnels et sociaux de projets patrimoniaux en milieu urbain ;

. Constituer un forum de discussion sur les enjeux du patrimoine et sur les modalités de l’action publique à cet égard ;

. Susciter la réflexion sur les processus réels et les résultats tangibles de l’investissement de sens dans l’environnement humain ;

. Favoriser une interrogation approfondie, c’est-à-dire au-delà d’une conception essentialiste du patrimoine, sur les dynamiques politiques, économiques, sociales, culturelles, etc. qui sous-tendent la valorisation patrimoniale ;

. Aborder des enjeux du patrimoine dans les villes et les métropoles contemporaines.

Objectifs spécifiques (compétences attendues)

Au terme de ce séminaire, l’étudiant sera capable de :

. Comprendre le patrimoine comme une représentation sociale, comme un enjeu politique et comme un instrument de développement local ;

. Synthétiser la mécanique de l’action publique en matière de patrimoine et de développement local et distinguer les procédures et les statuts applicables dans les villes québécoises ;

. Documenter et analyser des cas de développement local adossés au patrimoine, au Québec et en Occident, à la lumière des questionnements sur l’écosystème du patrimoine ;

. Évaluer des projets patrimoniaux en discutant de leurs enjeux économiques et sociaux (objectif spécifique au 3e cycle) ;

. Proposer ou évaluer des solutions pragmatiques relatives à la propriété, à l’usage et à la participation citoyenne de projets patrimoniaux structurés par une réflexion sur la teneur de l’action publique (objectif spécifique au 3e cycle) ;

. Distinguer des enjeux et des défis de la patrimonialisation, comme processus d’investissement de sens et comme levier de développement local, depuis la caractérisation jusqu’à la valorisation du patrimoine (objectif commun aux deux cycles supérieurs mais plus important pour le 3e cycle).

Fonctionnement et formules pédagogiques

Des visites ou des présentations par leurs acteurs de projets patrimoniaux, des conférences-discussions avec des spécialistes internationaux et des échanges sur les valeurs, les processus et les usages du patrimoine permettront d’explorer des situations peu connues et des solutions concrètes, pour changer d’angle de vue et penser le patrimoine comme un actif de la ville de demain.

Le séminaire comporte ainsi des rencontres de trois types, réparties selon les grandes thématiques qui le chapeautent. On dénombre ainsi des des séances en classe, dont des exposés de la titulaire, d’une part, et, d’autre part, des interventions de spécialistes d’Amérique et d’Europe qui permettront d’examiner des enjeux économiques ou socioculturels et des dynamiques urbanistiques du patrimoine dans la société contemporaine. Le séminaire comporte aussi des séances en classe ou in situ axées sur les modes d’intervention qui permettront de rencontrer les acteurs de projets patrimoniaux et de discuter des problématiques particulières de tel ou tel projet sous l’angle des grandes questions qui structurent le séminaire eu égard aux modes de l’action publique, à la mobilisation citoyenne, à la valorisation foncière et culturelle et au transfert fonctionnel.

Dans l’ensemble, le séminaire associe des présentations magistrales de notions théoriques ou d’études de cas à une formule plus participative qui requiert l’intervention des étudiants et leur participation à des discussions plus informelles. À cet effet, les étudiants sont invités à mettre à profit les lectures suggérées du séminaire dans le contexte des discussions et des présentations, entre autres en intervenant ad hoc pendant ou après les présentations magistrales en relation avec une préoccupation particulière, liée à un élément de contenu du séminaire ou à leur domaine d’études. On invite aussi les étudiants à suivre l’actualité patrimoniale afin d’enrichir les discussions sur les enjeux du développement local à cette enseigne.

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