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18 février 2022 - Citations dans les médias, Autres actualités

Patrimoine immobilier: l’aveuglement volontaire

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                               « Aveuglement volontaire : s’entend du fait pour une personne de se fermer volontairement les yeux devant la réalité » (Termium Plus, Juridictionnaire).
Le 9 janvier dernier, la journaliste Nora Tremblay-Lamontagne publiait, dans les pages du Journal de Montréal, un article au titre retentissant : « 82 bâtiments patrimoniaux du Québec perdus à tout jamais ». Documenté à partir de l’excellente page Facebook de Guillaume St-Jean, « L’évolution du patrimoine bâti et des paysages du Québec », l’article dresse un triste bilan de l’année 2022 en matière de patrimoine immobilier. Relayé par Marc-André Carignan, mon propre commentaire dans l’article, « On a juste rempli les dépotoirs avec des occasions manquées de créer du lien en société et du développement économique », résume bien l’essentiel de ma pensée sur le sujet. Cependant, alors qu’un nombre grandissant de citoyens et d’acteurs de tous horizons témoignent de leur préoccupation à l’égard de la qualité de l’environnement bâti, ce qui est somme toute une bonne nouvelle, l’accumulation notable des signaux d’alarme, des cris du cœur et des démolitions remarquées m’incitent, de concert avec l’invitation de mon amie et collègue Julia Csergo, à revenir brièvement dans cette page sur ces 82 disparitions assez représentatives, d’ailleurs, de l’état des lieux.
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En effet, elles sont toutes regrettables. Bien sûr, la crise est aux fondements du genre littéraire patrimonial : l’histoire rappelle à souhait que c’est sur ce registre de la Guerre aux démolisseurs! (pour reprendre le titre judicieusement légué par Victor Hugo) que sont nés les monuments (historiques), ancêtres institutionnels de notre patrimoine d’aujourd’hui et ceux qui, parmi les premiers, ont justifié l’intervention extraordinaire des États dans ce domaine. Mais il ne s’agit même pas (même plus) ici de défendre l’ordre symbolique de quelque mémoire collective. D’abord parce que les changements rapides (et souvent heureux) de notre société battent en brèche l’idée de valeurs communes qui préexisteraient dans un objet, en l’occurrence un immeuble, au point d’en justifier la conservation par les pouvoirs publics : sauf pour ceux qui espèrent encore l’inculquer à qui n’en serait pas imprégné, le narratif de l’origine et du destin collectif de la nation et les lubies du même ordre appartiennent à une autre époque. Ensuite, ces disparitions ont, dans bien des cas, été précisément causées par la crispation de l’interdit patrimonial sur de tels arguments de mémoire collective, énoncés souvent en vertu d’une autorité experte sur l’histoire ou l’esthétique, par exemple, sans beaucoup d’égards pour les besoins du milieu. Et c’est là que le bât blesse, car cet aveuglement plus ou moins volontaire ignore ou néglige ce qui, dans le vaste champ du patrimoine et dans celui, plus vaste encore, de la culture, différencie le patrimoine immobilier. Ainsi fait-on l’impasse sur ses périls et éclipse-t-on ses mérites.
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Bien sûr, certaines de ces disparitions sont purement accidentelles, au sens où il n’était pas possible de les prévenir. Quelques-uns argueront aussi que tous ces immeubles disparus « n’étaient » pas patrimoniaux; ils auraient tous pu le devenir. Ou l’étaient pour certaines personnes. Qu’importe, la quête de critères qui établiraient « une fois pour toutes » ce qui serait ou non patrimonial relève d’une autre discussion que celle-ci. L’état des lieux reste : des immeubles considérés comme patrimoniaux, y compris, comme l’a rappelé le Vérificateur général du Québec, des édifices dotés de statuts juridiques de protection, meurent par abandon, par négligence (pour reprendre le mot de Phyllis Lambert) ou par convoitise. Et leur disparition, si bien sûr elle appauvrit chaque fois les récits historiques et la mémoire urbaine, porte aussi préjudice au développement durable et équilibré de nos communautés. En effet, le patrimoine immobilier, bien loin d’être un obstacle au développement, voire à la croissance (pour ceux que ce paradigme intéresse encore), en est un solide pilier. Parce qu’il est immobilier.
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Premièrement, cela signifie que le réduire à des détritus est ni plus ni moins qu’un crime contre nos fragiles écosystèmes; les arguments à l’effet des bénéfices écologiques du remplacement ou de la densification des ensembles anciens résistent mal aux tests de logique. Une littérature de plus en plus abondante nous rappelle maintenant régulièrement que « le bâtiment le plus “vert” est celui qui est déjà construit » (voir par exemple ce blogue d’Héritage Montréal et cet article de l’Architect Magazine); en 2019, l’architecte André Bourassa et l’organisme Écobâtiment évaluaient que les résidus de la construction et de la démolition représentent tout près du tiers des matières éliminées au Québec. L’on pourrait aussi discuter des enjeux énergétiques du remplacement de bâtiments anciens, autre question sur laquelle la littérature est de plus en plus prolixe; restons-en simplement à l’évidence : la disparition du patrimoine immobilier lèse peut-être notre mémoire, mais elle empoisonne à coup sûr notre environnement.
Deuxièmement, alors qu’on pense souvent au patrimoine dans sa version contemplative, le rôle du patrimoine immobilier dans la protection ou la guérison du tissu social, qui a d’ailleurs inspiré à Flore Vigné la notion de « patrimonialisation transformative », se répercute bien au-delà de l’objet patrimonial lui-même. On observe depuis longtemps – mais peut-être pas de façon suffisamment coordonnée – que le patrimoine immobilier peut transformer les dynamiques du territoire. Heritage makes better places : aux États-Unis, les agents d’immeubles qui sont parmi les premiers lobbyistes des inscriptions au National Register of Historic Places le savent bien. Parce qu’il symbolise la durée, le patrimoine immobilier crée de l’appartenance, ce qui, pour des villes et des régions prêtes à payer des millions à des consultants en placemaking, ne devrait pas être un moindre gain. Parce que, simultanément, il participe implicitement à l’environnement quotidien et à l’espace public, qui plus est parfois à travers son usage, le patrimoine immobilier donne de plus une valeur sociale à ceux qui en prennent soin et à ceux qui l’habitent, ce que les responsables des politiques devraient sans doute considérer plus attentivement, particulièrement dans une optique de justice sociale – mais cela est un autre sujet.
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Troisièmement, et enfin, sur ce territoire dont l’immeuble est manifestement indissociable, le patrimoine immobilier a une dimension économique tout aussi évidente que ses dimensions environnementales et sociales, mais tout aussi peu considérée. D’abord parce que ce qui est plus ancien, et donc plus susceptible de devenir patrimonial, est toujours plus au centre, dans un emplacement plus convoité donc – et souvent d’ailleurs parce qu’il s’y trouve précisément du patrimoine. Pour paraphraser mon collègue Luc Noppen, un immeuble patrimonial vaut le coût de sa parcelle moins le prix de la démolition de l’édifice qui est dessus (et qui empêche de réaliser l’actif de la parcelle). Or, en plus, si le patrimoine a été classé, doté de quelque statut juridique ou fait l’objet d’une certaine valorisation grâce à l’investissement public, la désirabilité de ses environs et de son emplacement s’accroît d’autant : c’est alors la patrimonialisation qui cause la démolition.
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Si l’effet patrimoine mondial dont j’ai discuté ailleurs reste un cas exemplaire de ce phénomène, la liste des 82 disparus de 2021 est tout aussi éloquente d’opérations de spéculation foncière de courte vue que bien des municipalités, entre deux élections et faute d’autre financement, n’ont guère le choix d’encourager. De courte vue, en effet, car tous les quartiers patrimoniaux de ce monde illustrent que, même dans ce cadre financier, le patrimoine immobilier, si on lui laisse le temps d’exercer son effet symbolique, rapporte plus que ce qui aurait pu le remplacer. Évidemment, c’est là une autre question qu’il conviendrait aussi d’approfondir. En attendant, et rien qu’en constatant le nombre d’immeubles classés ou dotés de statuts juridiques qui se trouvent en déshérence, on au moins se rappeler qu’aucun interdit légal n’est assez puissant pour empêcher ceux qui le veulent de s’enrichir rapidement. À l’inverse, cependant, on peut aussi envisager que le patrimoine puisse profiter au territoire où il se trouve, dans un développement dont il ne doit pas fatalement être toujours la victime; encore faut-il, plutôt que s’escrimer plus ou moins vainement à proscrire son trépas, maîtriser ses effets et, d’abord, mieux les connaître. Avouer que ces effets existent, donc.
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En effet, tout le monde sait bien tout cela, tant et si bien qu’apparemment on l’oublie parfois. Ou peut-être est-ce le fruit de la généralisation induite par le mot « patrimoine », occultant, dans un contrejour avec celui qu’on dit « vivant », tant le monument historique que le bien culturel (cultural property), et réduisant l’immeuble à un isolat extrait du monde temporel, voué, pour reprendre cette belle phrase de Krysztof Pomian, « aux êtres supposés habiter l’au-delà ». Puisqu’il semble toutefois que le patrimoine immobilier soit de moins en moins susceptible d’atteindre ce nirvana, peut-être importe-t-il maintenant de rouvrir les yeux et de le voir de concert avec les dynamiques urbaines et territoriales qu’il est appelé à transformer et dont personne ne gagne à ce qu’il soit extrait. Cela implique probablement de repenser en profondeur les politiques publiques. En regardant devant, on l’espère.
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Lucie K. Morisset,
Membre de l’Institut du patrimoine
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain,
École des sciences de la gestion, UQAM
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