À propos

La Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain a été créée en juin 2001 à l'Université du Québec à Montréal, où elle a été logée à l'École des sciences de la gestion (ESG). L'UQAM a recruté son premier titulaire, le professeur Luc Noppen, à l'Université Laval, où il enseignait et menait de recherches depuis 1972 (Département d'histoire et École d'architecture), en histoire de l'architecture et en patrimoine. En 2015, Lucie K. Morisset, professeure au Département d'études urbaines et touristiques de l'École des sciences de la gestion depuis 1996, a été nommée titulaire de la CRC en patrimoine urbain pour un mandat de sept ans, renouvelable. La programmation 2015-2022 de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain se loge sous l titre « Les territoires du patrimoine » et intègre plusieurs axes, particulièrement autour des problématiques du développement local et des communautés patrimoniales.

La Chaire a produit un premier rapport d'activités (2001-2007) - disponible sur le site www.patrimoine.uqam - et soumis un projet de renouvellement soutenu par l'UQAM et accepté par le Bureau des Chaires de recherche du Canada. La CRC en patrimoine urbain - ESG a donc été reconduite pour un deuxième mandat de sept ans (2008-2015), en date du premier juin dernier. Ce renouvellement coïncida avec l'octroi d'une subvention de quelque 2 millions $ (Luc Noppen, Lucie K. Morisset) au Forum canadien de recherche publique sur le patrimoine (FCRPP), projet soumis au programme des Réseaux stratégiques de connaissances du CRSH (2008-2015) et d'une subvention ordinaire du CRSH (2008-2011) pour un programme de recherche sur les églises de Montréal, du Québec et du Canada Français.

Le programme de recherche originel de la CRC a été mis à jour et développé. Il vise, d'une part, à comprendre structurellement et historiquement la patrimonialisation (l'ensemble des processus et des mécanismes concourant à la fabrication du patrimoine et à son imbrication dans l'identité collective), d'autre part à renouveler des théories et des pratiques de la patrimonialisation, à l'échelle occidentale.

Brève description du programme de recherche (2008-2015)

Dans le contexte de la multiplication des patrimoines et de l'expansion exponentielle des champs patrimoniaux, de la mitoyenneté multiculturelle induite par l'accroissement de la mobilité et des échanges et, enfin, dans celui de la confrontation entre l'affection des citoyens pour un patrimoine de proximité et la dévolution des décisions politiques à des acteurs de la scène mondiale, il s'agit, en somme, de contribuer scientifiquement et concrètement à une appropriation nouvelle de la formation des identités collectives, en ressaisissant le patrimoine comme projet de société, en fonction des enjeux et des aspirations des populations urbaines de ce siècle. En explorant de manière fondamentale et contextualisée la caractérisation, la conservation et la valorisation du paysage construit, particulièrement dans les villes, cela sera possible grâce aux potentialités du Canada d'être un laboratoire de choix et un cas d'école pour de telles études, autant en matière de recherche fondamentale, compte tenu des collectivités et des cadres bâtis canadiens, qu'eu égard à la recherche-action qui y est favorisée, particulièrement à partir de l'Université du Québec à Montréal.

Qu'est-ce que le patrimoine et pourquoi doit-on y réfléchir ?

Produit d'un investissement de sens [Lowenthal] au coeur des rapports que les citoyens et les collectivités entretiennent avec leur environnement [Choay, Morisset], le patrimoine est aussi à la ligne de départ de l'avenir. Matériellement et conceptuellement, au-delà de la mémoire qu'on lui crédite de porter ou de l'identité qu'on le voit figurer, le patrimoine - étymologiquement ou par « filiation inversée » [Davallon] - est à la fois un héritage, reçu du passé, et un legs, projeté vers l'avenir. En accaparant une part de plus en plus grande de notre vision de nous-mêmes - telle que la rendent les travaux scientifiques autant que l'actualité quotidienne -, le patrimoine est donc non seulement un témoin, mais un catalyseur d'identité collective. Utopia de notre siècle, le patrimoine nous rend l'image de la ville que nous aspirons à construire : ce que nous voulons garder de ce que nous sommes pour être encore demain. C'est ce patrimoine, projet de société, que la CRC en patrimoine urbain entend déchiffrer, actualiser et contribuer à concevoir. Pour cette raison, au cours des sept prochaines années, la mission de la Chaire continuera d'être centrée sur le paysage construit : lieux, architectures, sites auxquels une collectivité peut attribuer une valeur mémorielle, qui « deviennent » patrimoines en ce qu'ils fédèrent, éventuellement, les ingrédients d'une identité. C'est au devenir, justement qu'on doit maintenant réfléchir, de façon intégrée, car toutes ces pierres, investies ou non de significations, sont et restent le cadre de vie des uns et des autres. Pareillement, dans l'éther de la théorie sur la patrimonialisation, le patrimoine peut être vu comme la manifestation la plus tangible du vivre-ensemble et de ses enjeux ; pendant ce temps, dans l'univers pragmatique de la gestion et de la planification urbaines, le patrimoine est aussi un bâtiment, une rue, des ensembles, qui aujourd'hui font tache d'encre et qu'il faudrait, pourtant, démolir ou valoriser. Or, tandis que les représentations (dont il est) se diversifient, le patrimoine, moins homogène ou consensuel, incombe plus au règlement qu'à l'intelligence collective. Confiné dans la réaction et opposé à la création (la « compétence d'édifier » de Choay), ce patrimoine « de résistance », logé dans le « cri d'alarme patrimonial » [Leniaud] et dans le statu quo ante, se voit dépouillé des dimensions eschatologiques qui fondent l'affection patrimoniale. En clair : dorénavant, reconnaître le patrimoine, c'est l'annihiler. Il s'agit donc, pour paraphraser Hartog, de sauver le patrimoine du présentisme.

Comment le Canada peut-il renouveler la patrimonialisation et pourquoi est-ce important ?

S'il est maintenant commun, dans le monde francophone notamment [Balut, Chastel, Choay, Nora, etc.], de constater la multiplication effrénée des objets et des sphères de la vie humaine que concerne la désignation patrimoniale, le tout-patrimoine affecte spécifiquement le milieu urbain et métropolitain. Là, la mobilité des personnes, des biens et des idées a concentré et institué, en amont de la rivalité des rhétoriques patrimoniales [Kockel, Littler], la cohabitation d'horizons culturels démultipliés - « a thickening of the sense of place », écrit Lowenthal. Or, le « dialogue des patrimoines » qu'appelle, par exemple, la construction de l'Europe, voit déjà survenir, sur le terrain, bon nombre d'avatars qui tendent à l'atomisation bien plus qu'à la métaculture [K.-Gimblett]. Montréal compte ainsi le tout premier arrondissement « naturel et historique » et un « couloir d'immigrants » désigné comme « Lieu historique national de "La Main" ». Entre la matière et l'intangible, on comprend qu'une institution (Monuments historiques, puis Biens culturels), créée du fait du « culte chrétien de la trace » [Andrieux] et des ambitions hégémoniques des nations du XIXe siècle [Poulot], ne sache plus donner de la tête. De même, que l'identité urbaine ne soit plus guère balisée que par les lumières du marketing municipal [Hannigan]. Pour ingérables qu'ils soient - au quotidien de la planification urbaine - ces nouveaux attributs de la besace patrimoniale témoignent aussi de la dissolution de la mémoire collective commune qui jadis motivait « l'intérêt public » à la base de nos modes de gestion patrimoniale en fonction d'une image relativement homogène du « nous-mêmes ». En effet, alors que le patrimoine, en Occident, résultait d'une forme d'affection héréditaire de la collectivité pour le milieu dans lequel elle évoluait et qui y évoquait son enracinement, la mondialisation des messages et des échanges, tout en engendrant « une communauté de communautés » [Mc Guigan], a invalidé cette interprétation historique du Genius loci. Le Canada, avec son taux d'accroissement migratoire notoire, est historiquement un territoire de prédilection, tant pour les études sur les renversements induits par de telles situations de métissage [Turgeon], que, du fait d'une institution patrimoniale plus ou moins éclatée entre différentes traditions [Taylor], pour une réflexion sur la patrimonialisation - ne serait-ce que sur les sens recouverts par le patrimoine et le heritage -, voire pour un retour critique de l'institution sur elle-même : en témoigne d'ailleurs à l'échelon pancanadien, l'Initiative des endroits historiques, ressourcée, depuis 2001, par l'Assessment of Significance, mise en situation d'un patrimoine et d'une communauté. C'est que, en deçà de l'intérêt nouveau des cultural studies pour des narratives of heritage dont on dénonce parfois la commodification, le besoin est réel, pour la société de recréer le patrimoine, autant que pour le patrimoine de renouer avec la société : « l'utopie aujourd'hui, rappelle Choay, c'est retrouver le sens du local ». On constate ainsi que, 1º à un patrimoine proclamé par des experts et reçu « en bas », succède aujourd'hui un patrimoine « de proximité » [Glevarec, Mc Guigan], constitué d'une multitude de relations binomiales entre des individus et des cadres de vie. Par ailleurs, 2º dans la foulée et du fait de l'accumulation des staged authenticities, le sens du patrimoine ressortit de plus en plus au « contexte patrimonial », c'est-à-dire d'une part à l'ensemble de l'environnement, d'autre part au geste de patrimonialisation lui-même. Pour caricaturer : un cadre de vie devient ainsi patrimonial pour une collectivité parce qu'elle l'a elle-même patrimonialisé, avec ou envers la collectivité voisine.

C'est à ce contexte que l'institution (nationale) patrimoniale achoppe. Par surcroît, de plus en plus entre les mains des municipalités et soumis à des outils conçus pour l'uniformité (PIIA, ZPPAUP, etc.), la gestion du patrimoine est aussi dépassée par le nombre (des demandes du « bas » vers le « haut ») et par la nature dichotomique d'un patrimoine qui serait à la fois un cadre (de vie) et une œuvre (d'exception). Survient alors la « fuite en avant » de la « guimauve patrimoniale » [Jeudy], ballottée entre chartes et bonnes intentions : c'est la récupération politique, au palier « mondial » notamment, d'un patrimoine de plus en plus dématérialisé, délavant le sémiophore [Pomian], le projet de société et, au bout du compte, la finalité patrimoniale. C'est ce problème prépondérant que la CRC en patrimoine urbain, toujours depuis Montréal mais en essaimant plus au Canada, veut contribuer à résoudre.

Originalité et contribution à l'avancement des connaissances.

En concevant ainsi le patrimoine, non seulement comme une représentation mais comme un système, la recherche aura un impact significatif au plan scientifique en offrant de saisir mieux les processus à travers lesquels, d'hier à demain (et sous différents vocables), des collectivités se sont représentées et pourront se représenter dans un environnement donné, « patrimonialisé ». Elle aura aussi des impacts culturels et sociaux car, contextualisée, elle produira un cadre conceptuel, des connaissances et des habiletés afin d'atteindre ses objectifs opérationnels que sont, en avant-plan de la A1) compréhension intégrée de la patrimonialisation : B1) caractériser et savoir caractériser le patrimoine ; B2) savoir conserver le patrimoine ; B3) savoir valoriser le patrimoine de façons plus adéquates dans le monde contemporain. Concilier ainsi le patrimoine et sa gestion aura donc une portée, non seulement sur l'environnement, mais sur notre façon de nous envisager demain. Bref, la recherche est aussi significative parce que, à travers le patrimoine, elle influera sur notre capacité de produire et d'approprier des identités collectives. Original du fait de son intégration verticale (de la recherche fondamentale à la recherche-action) et transversale, du fait des milieux convoqués par ses terrains et ses activités, le programme a pour domaine, premièrement les milieux académiques des beaux-arts, des études culturelles et urbaines, deuxièmement les milieux de la pratique architecturale, urbanistique et artistique, troisièmement ceux de la planification urbaine, du développement touristique et de la gouvernance. Dans ce domaine, par ses activités de recherche, de formation et/ou de diffusion, le programme aura pour incidences majeures de : I) consolider le champ des études patrimoniales et de favoriser leur déploiement ; II) contribuer à l'appropriation citoyenne de la patrimonialisation ; III) contribuer à la conception d'un patrimoine de projet (plutôt qu'un patrimoine de résistance) ; IV) intégrer patrimonialisation et gestion publique. Ce faisant, en tirant parti simultanément du cadre opérationnel favorable et des particularités des contextes identitaires canadiens, la recherche continuera à préciser le positionnement scientifique du Canada sur la scène internationale. Cela, notamment parce que le programme poursuit l'atteinte des objectifs structurels de la Chaire de : V) établir Montréal, son patrimoine urbain et celui au Canada en objets de recherche ; VI) alimenter les processus de formation et de décision par un redéploiement scientifique ; VII) créer un forum de discussion sur le patrimoine urbain et sur les enjeux de la conservation ; VIII) fournir une expertise non partisane aux instances décisionnelles ; IX) contribuer à la diffusion des savoirs sur le patrimoine au Canada et dans la francophonie.

Bibliographie

  • AMOUGOU, E., De la « patrimonialisation » à l'examen des solutions concrètes, L'Harmattan, 2004.
  • ANDRIEUX, J.-Y., Patrimoine et histoire, Belin, 1997 ; Patrimoine et société, PUR, 1998.
  • BABELON, J.-P. et A. CHASTEL, La notion de patrimoine, Liana Levi, 1995.
  • CHOAY, F., L'allégorie du patrimoine, Seuil, 1992 ; Pour une anthropologie de l'espace, Seuil, 2006.
  • Coll., Patrimoines de l'Europe, patrimoine européen, Quinzième édition des Entretiens du Patrimoine, 19, 20 et 21 mars 2007, Paris, publication à paraître. Coll., Pouvoirs locaux. Les cahiers de la décentralisation, no 63, décembre 2004, cf P. MOULINIER (120-122) ; F. THURIOT (139-145).
  • DAVALLON, J., Le don du patrimoine. Une approche communicationnelle de la patrimonialisation, Hermes Sciences Publications, 2006 ; (dir.), Nouveaux regards sur le patrimoine, Actes Sud, 2003.
  • DULAU, R., dir., Apologie du périssable, Rouergue, 1991 (cf LOYER, 274-279 ; BALUT, 286-289)
  • GLEVAREC, H. et G. SAEZ, Le patrimoine saisi par les associations, La Documentation française, 2002.
  • GREFFE, X., La valorisation économique du patromoine, La Documentation française, 2003.
  • HANNIGAN, J., Fantasy City : Pleasure and Profit in the Postmodern Metropolis, Routledge, 1998.
  • HARTOG, François, Régimes d'historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, 2003.
  • JEUDY, H.-P., La machinerie patrimoniale, Sens et Tonka, 2001.
  • KARP, I. et al., dir., Museum Frictions : Public Cultures/Global Transformations, Duke University Press, 2006 (cf KIRSHENBLATT-GIMBLETT).
  • KOCKEL, U. et M. N. CRAITH, dir., Cultural Heritage as Reflexive Traditions, P. MacMillan, 2006.
  • LENIAUD, J.-M., Chroniques patrimoniales, Norma, 2001 ; Les archipels du passé. Le patrimoine et son histoire, Fayard, 2002.
  • LITTLER, J. et NAIDOO, R., The Politics of Heritage. The Legacies of "Race", New York, Routledge, 2004 (cf notamment S. JONES, 94-114 ; J. Mc GUIGAN, 183-194).
  • LOWENTHAL, D., The Heritage Cruisade and the Spoils of History, Cambridge UP, 1998 ; (lecture) « Fabricating Heritage Narratives : Locale, Region, Nation », Imaging The City, MIT, oct.1998.
  • LOYER, F., « La modification des critères dans l'évaluation du patrimoine contemporain. Préalables à une politique de protection », Les enjeux du patrimoine urbain du XXe siècle, ministère de la Culture et des Communications, 1987, p. 66-70.
  • MORISSET, L. K., « Des régimes d'authenticité. Essai sur la mémoire patrimoniale », Presses de l'Université du Québec, Presses universitaires de Rennes, 2009.
  • NOPPEN, L., « La montréalité de Montréal, ou l'invention du paysage montréalais », P. Dieudonné et al. (dir.), Réinventer pays et paysages, CRBC, 2003, p. 71-101.
  • NOPPEN, L. et L. K. Morisset, « La maison québécoise : construction et déconstruction d'un emblême », Annales d'histoire de l'art canadien / The Journal of Canadian Art History, vol. XXII, 1 et 2, 2001, p. 26-67 ; « Le quartier des spectacles. L'après-vision », ARQ-La Revue d'architecture, 128, août 2004, p. 20-24 ; « Ville et mort du patrimoine », P. Delorme, dir., La ville autrement, PUQ, 2005, p. 49-66 ; Les églises du Québec, un patrimoine à réinventer, PUQ, 2005.
  • NORBERG-SCHULZ, C., Genius Loci : Towards a Phenomenology of Architecture, Rizzoli, 1980. POMIAN, K., Des saintes reliques à l'art moderne. Venise-Chicago, XIIIe-XXe siècle, Gallimard, 2003.
  • POULOT, D., « La patrimonialisation à l'horizon d'attente du XXe siècle », Téoros, vol. 21, 2, été 2002, p. 4-9 ; (dir.), Patrimoine et modernité, L'Harmattan, 2000.
  • TAYLOR, J. C., Negotiating the Past. The Making of Canada's National Historic Parks and Sites, McGill-Queen's University Press, 1990.
  • TURGEON, L., Patrimoines métissés. Contextes coloniaux et postcoloniaux, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2003.