Téoros, vol. 30, nº 2 Tourisme et patrimoine mondial

 

 

Tourisme et patrimoine mondial, revue Téoros, vol. 30, nº 2, sous la direction de Mathieu Dormaels et Lucie K. Morisset. À paraître.

Si certains l’on quelque temps mise en discussion, « l’inflation patrimoniale » ne fait aujourd’hui plus de doutes ; pareillement, l’interrelation entre le patrimoine et le tourisme, pour multiforme qu’elle puisse être historiquement et géographiquement, fait dorénavant consensus parmi les chercheurs et les praticiens. Aussi peut-­‐on concevoir, au moins a priori, que la croissance phénoménale du tourisme international ait pour corollaire une expansion équivalente d’un patrimoine particulier, qui puisse se comparer sur la scène planétaire où l’on mesure aussi la densification des flux touristiques : le patrimoine mondial.

Dans les faits, depuis l’adoption en 1972 de la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel qui consacre les sites du patrimoine mondial, ceux dont l’importance et la préciosité se jauge à l’échelle de l’humanité, l’on est passé d’une première série de 12 sites, en 1978, à un 911e, inscrit sur la liste des sites du patrimoine mondial de l’Unesco avec 21 nouveaux biens culturels, naturels ou mixtes lors de la 34e session du Comité du patrimoine mondial tenue en juillet 2010. Tandis que certains, dans les arcanes de la science patrimoniale, interrogent l’efficacité réelle de la protection espérée par une telle consécration, voire l’ingérence dans la gouvernance territoriale des États mis sous surveillance mondiale pour cause de patrimoine, d’autres, parmi les experts du tourisme, tendent à ne plus considérer l’inscription au patrimoine mondial que comme un label parmi d’autres ; mais tel ne semble pourtant pas être le cas. Ainsi continuent de se multiplier et de se densifier les itinéraires qui additionnent les sites du patrimoine mondial, comme si la longue histoire scientifique du patrimoine, par delà toutes les certifications d’invention contemporaine et de facture plus ou moins mercantile, restait, comme ancrée dans la tradition, comme un gage de qualité.

Mais si, comme en témoigne sur le terrain un certain opportunisme réciproque (qui par exemple voit l’Unesco et des entreprises touristiques annoncer ouvertement leur collaboration mutuelle à la préservation des sites du patrimoine mondial), la promesse de mannes touristiques constitue sans le moindre doute un incitatif puissant à tenter l’inscription au patrimoine, tout en accréditant précisément la valeur du statut du patrimoine mondial, l’effet réel pour un site, une ville, un État de l’inscription sur la liste est encore bien loin d’avoir été mesuré. On ignore même, à vrai dire, la mesure réelle de l’accroissement de la fréquentation touristique, bien que les chiffres phénoménaux enregistrés à Prague, à Vienne ou même à Bordeaux permettent au moins de rêver. Mais à l’échelle mondiale que convoque ainsi ce prospère couple tourisme et patrimoine, il ne s’agit plus de simplement dénombrer quelques entrées au musée pour croire à l’impact bénéfique : tout indique en effet que la manne touristique du patrimoine mondiale – réelle ou imaginaire d’ailleurs – ait un véritable et très profond effet sur les formes urbaines, sur la structure foncière, sur la place commerciale, bref sur la définition même des sites qui se trouvent emportés dans de nouvelles logiques culturelles, sociales, économiques.

Ce sont à ces nouvelles logiques, ou à leur transformation, que ce numéro de Téoros sur le patrimoine mondial est dévolu. Par-delà les traditionnelles dénonciations faites au tourisme de « dévorer les paysages » ou d’abuser les ressources, il s’agit d’interroger, sur le terrain, comment et sous quelles formes se manifeste la patrimonialisation mondialisée lorsqu’elle s’adosse au tourisme et à des bienfaits économiques ou sociaux qu’il reste à dévoiler.